Par S. Fujimoto / J. Auzende – Mai 2005

Partie I : Du rideau de fer aux nouveaux réseaux

             En point de départ à la série de concerts / performances « Mystères de l’Est »*, portons nos regards sur les évolutions actuelles des arts sonores dans l’ancien bloc communiste, à l’heure tourmentée des élargissements. Non pas pour créer un nouvel ensemble historisant de la jeune scène d’Europe de l’Est, ni même un territoire affirmant les frontières d’un art typiquement de l’Est. Découvrons la nouvelle profondeur de l’Europe, avec pour guides, des musiciens ukrainiens, tchèques, polonais, hongrois et lituaniens. Les concerts apporteront à ces quelques références documentaires des aperçus esthétiques.

             En l’espace de quinze ans de reconstruction des sociétés post-communistes, des transformations majeures ont permis de poser de nouveaux enjeux esthétiques. L’apparition d’Internet dans ce contexte marqua plus qu’ailleurs l’accès à de nouvelles libertés et formes d’expression. Indépendant des institutions anciennes, il se révéla aux artistes comme un outil critique d’échange, de recherches et d’expérimentation. Le réseau des fondations Open Society* et le Net-Art* naissent ainsi en Europe de l’Est dans les années 90 ouvrant la voie aux cultures numériques.

*Open Society : concept et réseau de fondations mises sur pied en Europe de l’Est par le milliardaire américain d’origine hongroise, Georges Soros.Le programme Internet (1992) équipa universités et centres d’art en ordinateurs et modems.
*Arts du net: élaborés en Europe de l’Est dans les années 90, ils désignent des projets artistiques conçus pour Internet, indépendants des institutions. Voir dossier

 

Tendances de l’art sonore

             Sur la scène des expériences sonores, de nouvelles façons de produire et des systèmes de réseaux se déploient. D’Ukraine en République Tchèque, les musiciens aspirent à tisser des liens pour assurer une survie à leurs projets; ils sortent des disques sur des labels marginaux, gèrent leur distribution, organisent des concerts, publient des fanzines ou animent des émissions de radio radicales. Courte introduction avec les exemples de témoins directs, les musiciens Palsecam, NPLMD et Andrey Kiritchenko :

Pologne - Europe centrale
             Par sa relation historique américano-polonaise, la Pologne ‘amalgame’ l’Est et l’Ouest et absorbe l’Information comme une éponge. Marquée par la révolution technologique des années 90 (propagation des outils électroniques et informatiques, art.pl*), une poignée de musiciens se hissent rapidement sur la scène internationale tels Zbigniew Karkowski ou Kasper Toeplitz. Depuis, la scène des musiques expérimentales polonaise se construit, florissante.
             Le collectif Palsecam de Cracovie joue un rôle important dans l’évolution récente de la musique électronique; Il participa à l’émergence de la “scène démo *“ polonaise, avant de se consacrer à la création et la diffusion de la musique électronique alternative. Sa stratégie de mise en réseaux est aujourd’hui internationale : il collabore avec Dickson Dee du label chinois NoiseAsia ou contribue à la section polonaise du CIME (structure française de musique électroacoustique).
*art.pl : février 97, création du suffixe “ art.pl ” à l’initiative du Centre d’art contemporain de Varsovie. Il permet à toute personne impliquée dans l’art en Pologne d’ouvrir un site, hébergé gratuitement, sans limite de capacité. Cette expérience unique au monde suscita une multitude de propositions.
*« scène demo » : mouvement international plaçant l’ordinateur au centre du processus créatif (son, graphisme, encodage en temps réel etc) et revendiquant le développement de logiciels en libre utilisation. Plus d'info
République Tchèque - Europe centrale
             Dans le contexte de reconstruction difficile en République Tchèque, les musiques expérimentales se cherchent. Quelques organisations et collaborations se créent timidement dans les marges des scènes populaires établies (metal/core/punk ou jazz/rock/folk),
             Technicien dans une usine de chimie, RadeK.K de NPMLD reside à Most avec sa famille. Dans cette région de 100 000 habitants, aucun disquaire indépendant n’existe. Il démarre alors le label / distributeur d’éditions limitées Napalmed pour soutenir son groupe industriel/noise. « C’est toujours une nécessité d’auto-produire nos disques, de les vendre et de les échanger avec les artistes du monde entier…le système est DIY (do it yourself), nous ne bénéficions d’aucune aide institutionnelle ou autre. » Face au marché, il essaie de maintenir les prix des disques abordables : « CD underground 250Kc (8Euros), CD commercial 500-700Kc (15-20Euro), concert underground 50-150Kc (2-5Euros), concerts grand public 500-5000 Kc (15-150Euro). Tout paraît normal, jusqu’à réaliser que nos salaires mensuels plafonnent à 8000-15000Kc (230-430 Euros) ! ». Aujourd’hui, il édite des compilations expérimentales de groupes tchèques et slovaques.
Ukraine - ex-Union Soviétique
             En Ukraine, le contexte culturel est en chantier et le développement des musiques expérimentales, figé; distribution inexistante de disques non commerciaux, labels et concerts rares, absence de radios et en conséquence une audience particulièrement fragmentée.
             Andrey Kiritchenko vient de Kharkov, une ville industrielle près de la Russie. Programmeur web dans une usine d’avions, il pilote avec le musicien Kotra le label Nexsound. Ils organisent des concerts de groupes ukrainiens dans les villes voisines, Odessa, Kharkov ou Kiev, la capitale. «Grâce à l’Association des Compositeurs Ukrainiens, nous avons accès à des salles du type théâtre ou musée. Le public est constant, entre 100 et 150 personnes ». Depuis quelques années «l’Association soutient prioritairement la musique symphonique tandis que les aides du gouvernement Vidrodzhennya sont attribuées à la musique folklorique. […] Difficile d’être un artiste en Ukraine pour l’instant mais avec le nouveau gouvernement, la situation va peut-être changer…». La circulation des disques oscille entre disques piratés à 4 euros et imports cinq fois plus chers en raison des taxes d’importation (40%) : «aucun disque officiel de musique expérimentale ne circule. Seules les musiques pop sont distribuées. Peu de magasins vendent le genre de disques que nous produisons. On se débrouille avec la vente par correspondance et en concerts».

             Selon l’histoire culturelle, les aides d’état ou la stabilité économique, l’environnement de ces musiques varie d’un pays à l’autre. Comme ailleurs, on doit ses futures évolutions à des groupes d’intérêt, des événements, des alliances, et le soutien des réseaux.

 

Réseaux et réseautage

             Après avoir vécu une longue période d’isolement, l’Europe de l’Est voit, dans ses faces cachées, l’éclosion de liens invisibles. Dans le champ de l’art sonore, ces nouvelles circulations relient une myriade d’îlots atomisés et sont souvent appelées “plates-formes “ d’échanges. Plus encore là-bas, elles marquent la volonté d’ouverture et le besoin de renouvellement du discours critique. Elles représentent à la fois l’idée d’indépendance et la notion de communauté.
             Les “plates-formes “ participent autant du réseau de la scène indépendante qu’elles s’autoalimentent, en stimulant des collaborations entre les membres. Elles opèrent non seulement sur le plan local mais autour du monde: Kiritchenko participe à façonner la culture alternative de son pays, RadeK produit des disques de groupes compatriotes et Palsecam invite des artistes étrangers en Pologne.
             Pour Kiritchenko ces “plates-formes “ incluent aussi « un cercle d’acteurs (musiciens, organisateurs, promoteurs, patrons de labels, journalistes) qui facilite l’accès au public de cette musique, et qui la maintient en vie. Dans ce sens, Nexsound entre dans cette catégorie de plate-forme».

 

Communauté élargie [avec des contributions dePal Toth* pour la Hongrie, Gintas K* pour les Pays Baltes, Zdenek K Slaby* pour la République Tchèque]

             Dans un bref survol, nous vous invitons à découvrir une sélection de réseaux et de liens utiles (pour la plupart en version anglaise), témoins d’un environnement fertile et d’une culture expérimentale vivante.

*Pal Toth, compositeur hongrois, alias én, organisateur de Pause Sign Experimental Music Festival, et animateur de l’émission radicale No Wave sur la radio Tilos.
* Gintas K, compositeur lituanien de musique électronique depuis 94 et membre de Modus, groupe pionnier de la musique industrielle en Lituanie, www.sinewaves.it/gintask.htm
*Zdenek K Slaby : auteur tchèque de l’encyclopédie « The world of another music (Svet jiné hudby)» et animateur de l’émission radio Vltava

P.E.C.O [Hongrie / Pologne / Rép. Tchèque / Slovaquie / Slovénie / Ukraine…]

POLOGNE
Organisations, labels, zines
+ Simlog
label cdr de musique électronique expérimentale, noise, techno minimale : Helmut Schäfer, Tetsuo Furudate.. Compilations thématiques « noise to meet you…», autour de l’Asie, USA et Europe.
+ Eld Rich Palmer
musique expérimentale internationale.
Festivals, programmations internationales
+ Audio Art Festival, Cracovie
depuis 1993, programmation internationale [Arnold Dreyblatt, Akio Suzuki, AMM, Daujin Yao, Astronoise]
+ Festival Ambient, Gorlice
depuis 1999, à noter la présence de Nexsound en 2004.
+ Festival Unsound, Cracovie
performances audio-visuelles dans l’espace d’art contemporain Bunkier Sztuki
Structures Hybrides
+ NOMAD
structure militante consacrée au développement des arts électroniques dans les anciens pays de l’est et en Autriche. Organisation de manifestations, concerts, films maison, en3D ou en temps réel. Implication des musiciens KDES (Serbie), Helmut Schäfer (Autriche) et Palsecam (Pologne)

REPUBLIQUE TCHEQUE
+ Festival Alternativa
depuis 2000, avec Radian, Aoki Takamasa, Scrap, Jackie-O Matherfucker, Napalmed et groups tchèques et slovaques.
+ éditions Volvox Globator
Publication d’une encyclopédie de musiques alternatives: « The World of Another Music (Svet jiné hudby)». Les auteurs Zdenek K Slaby et Petr Slaby animent une émission de radio sur Czech Radio III – Vltava.

SLOVAQUIE
+ webzine de spectacles vivants 3/4 focalisé sur l’Europe centrale.

HONGRIE
Situation similaire: peu de musiciens, peu de concerts, peu de lieux, peu de financement, peu de public.

Festivals
+ Szünetjel / Improvise Music festival / Pause-sign Eexperimental Music Festival (1995-2002) Budapest
3 phases chronologiques d’un festival à l’image de la scène expérimentale hongroise en construction. A cessé par manque de moyens. Organisé par les musiciens Albert Márkos et Attila Dóra, puis Pal Toth, Zsolt Kovács et Zsolt Sorés.
+ X Peripheria Festival (2000-2004) Budapest
organisé par Péter Nótári. A stoppé faute de moyens.
+ Ultrasound Festival
plus grand public, organisé par András Nun.
Radio
+ Radio Tilos
En onde depuis 91, pirate jusqu’en 95, unique radio indépendante. Emission de musiques expérimentales et de créations radiophoniques « No Wave » animée par Pal Toth

SLOVENIE
+ DRMK (Collectif de développement de jeune culture)
Organisation du festival annuel Noise Festival, présentant des groupes slovènes comme GEN26 et internationaux comme John Duncan, Dave Phillips, Neptune, Ovo…
BALKANS [Yougoslavie / Bosnie / Macedonie / Bulgarie / Albanie...]
SERBIE
+ festival Ring Ring, Belgrade
depuis 1996, programmation jazz et musiques improvisées dont Steve Buchanan, Otomo Yoshihide, Filament, En 1999, organisé dans plusieurs villes du monde : Bologne, Tokyo, Stirling.
+ émission radio : Belgradeyard Sound Système
musique électronique éclectique sous le slogan de « Don’t give to people what they want, give them what they need ».
MACEDONIE
+ label Acid Fake Recording et webzine Fakezine
label cdr noise, glitch, microglitches et sinewaves
PAYS BALTES [Lituanie, Estonie, Lettonie]
             La présence de nombreux webzines, distributeurs par correspondance et de net labels comme sources de publications des musiques électroniques, laisse supposer une plus large utilisation d’Internet. Autre tendance, la collaboration des institutions avec des organismes indépendants dans une approche plus didactique
WEBZINES, LABELS, NET LABELS
Lettonie
+ GIAG
anglo-russe pour la musique électronique et « no-music », spécialisé dans industrielle, électronique, avant-garde, rituelle, ambient.
Lituanie
+ Sutemos
webzine et net label, de Warp aux jeunes compositeurs lituaniens.
+ Surfaces
mp3 d’électronique expérimentale lituanienne
+ Dangus Production
plus éclectique s’ouvre à indus, folk, ambient, noise etc.
+ Autarkeia
label/distributeur puriste de musique industrielle et noise
Estonie
+ Looming.org
plateforme pour les arts, medias et sons. mp3 de compositeurs estoniens, et articles thématiques [culture club en Estonie, matérialité de langage…]
FESTIVALS
Lituanie
+ Garzo Zona
dédié à la musique électronique expérimentale lituanienne et à l’analyse de son contexte d’émergence
+ Centre d’art contemporain SMC (CAC)
programmation du festival inter-disciplinaires Elektrodienos : musique électronique, arts visuels, architecture, danse etc
+ VILMA (Vilnius Interdisciplinary Lab for Media Arts)
workshops et conférences avec des musiciens internationaux (Kim Cascone, Daniel Garcia Andujar)
Lettonie
+ RIXC (Riga Centre for New Media Culture)
programmation du festival Art ; retransmission sur net radio d’extraits de concerts et de conférences
+ Festival SKANU
« musique informelle » avec Keith Rowe, Fe-mail, Radian etc

 

Conclusion

             Les stratégies de réseaux se mettent en oeuvre partout dans le monde et sont caractéristiques d’une musique qui trouve plus facilement des amateurs ailleurs qu’à sa porte. Le phénomène peut trouver une origine dans les années 80 lorsque les musiciens s’échangeaient internationalement des cassettes. Aujourd’hui avec la facilité de duplication et de circulation (cd-r, sites, label mp3), ces réseaux, produits d'un effort collectif, se transforment. Une économie alternative passant par ses acteurs se met en place. Collectifs nomades, microlabels, distributeur disquaires ou salles, sont fortement engagés et inscrits dans l’histoire de leur pays.
             Aujourd’hui, dans un mouvement délibéré vers la scène internationale (utilisation de l’anglais dans la majorité des sites), ils se cherchent un avenir, affranchi du conformisme, de l’immobilisme des institutions et des géographies.
C’est l’occasion de mieux connaître et de soutenir ces pratiques marginales pour qu’elles nous parviennent non plus comme des expressions exotiques mais comme le terreau de nos cultures communes.

 

Merci à Pal Toth, Gintas K, Zdenek K Slaby, Zenial, Giku, NPLMD, Andrey Kiritchenko, Cédric Alet, Gilles Lucarelli, Eric Cordier et Daniel Klein, qui nous ont aidé à rédiger cet article.

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